À propos des changements intervenus dans l’écriture des chansons entre la fin du XXe siècle et aujourd’hui, Miki (autrice, compositrice, interprète) utilise le terme de « darwinisme de la narration » qu’elle applique à la musique aussi bien qu’au cinéma1. Son observation est particulièrement pertinente.
Il y a, en ethnomusicologie, tout un champ de recherche dont je fais partie et qui étudie justement l’évolution des phénomènes musicaux (les instruments de musique dans mon cas) en empruntant des éléments et méthodes aux biologistes de l’évolution. Je ne peux qu’insister sur le terme « emprunt » puisque, si c’est pertinent au premier abord d’avoir cette intuition d’un certain « darwinisme des traits culturels » au sens où ils obéissent aussi à des pressions de sélection entraînant ou non leur reproduction. Il faut en revanche faire très attention à ne pas calquer l’évolution biologique sur l’évolution des traits culturels, les deux processus ayant aussi de nombreuses différences. C’est tout le travail de recherche autour de ces processus d’évolution.
L’étude des traits culturels en utilisant des méthodes de l’évolution biologique soulève encore aujourd’hui de nombreux débats auxquels il me semble intéressant de s’adresser. Il faut avant tout répondre à une question fondamentale : c’est quoi l’évolution ?
Concernant une définition de l’évolution, j’apprécie tout particulièrement celle utilisée par Étienne Danchin. Il explique que l’évolution ne représente que le processus de changements dans la fréquence des variants présents dans une population au cours du temps (Danchin et al. 2011). Cette définition de l’évolution est selon moi assez claire sur le fait qu’il ne s’agisse en aucun cas de progrès. Elle ne cloisonne pas non plus un champ disciplinaire spécifique et peut s’appliquer autant en biologie, en anthropologie ou en archéologie.
La différence entre évolution et progrès est absolument fondamentale. Par exemple, le fait que le piano se soit doté d’un clavier par rapport au cymbalum ne le rend pas meilleur, ça le rend différent. Jouer un violon à l’épaule ne le rend pas meilleur que de le jouer posé sur la cuisse, c’est différent. Pour reprendre l’exemple évoqué par Miki, le fait que la chanson soit moins narrative (ce qui reste encore à démontrer), n’est pas mieux ou moins bien, c’est différent.
L’étude de l’évolution culturelle s’est attelée à de nombreux domaines : les langues (Patrie 1982; Robbeets et Bouckaert 2018), les mythes et récits (Tehrani 2013; d’Huy 2013), depuis beaucoup plus récemment la musique et les instruments (Tëmkin 2004; Le Bomin et al. 2016; Strauch et al. 2025), et même les formes de pâtes (Nazari et al. 2024). Sur la musique et les instruments, la recherche est néanmoins beaucoup plus restreinte et ne concerne que très peu de chercheurs — à mon grand désespoir. Cela entraîne un énorme travail pour les chercheurs qui souhaiteraient s’y intéresser. Les méthodes sont encore très complexes pour qui vient uniquement des sciences humaines et sociales et les bases de données sont presque inexistantes. Il faut donc faire sa propre base de données, ce qui prend énormément de temps et demande beaucoup de rigueur dans les descriptions des objets étudiés.
Pendant longtemps, les études sur l’évolution appliquées aux faits et artefacts culturels étaient fortement critiquées en raison d’une proximité sémantique avec l’évolutionnisme du XIX/XXe siècle. Il a aussi été dit que ce genre de projet de recherche était irréalisable en raison de la complexité des cultures humaines (Boas 1896; Lahire 2023). Ce qui revient en quelque sorte (1) à placer l’être humain comme un animal spécial qui se serait extrait de sa condition animale. Cette explication anthropocentrée dénie alors à tous les autres êtres vivants la possibilité d’être doté de cultures (Laland et Hoppitt 2003; Dean et al. 2014). (2) À nier toute la complexité aux autres sciences. Qui pourrait en effet nier que l’univers est complexe (et pourtant il y a des astrophysiciens), que le fonctionnement du vivant est complexe (et pourtant il y a des biologistes) etc (Lahire 2023).
Le fait d’entendre dans la bouche de quelqu’un assez loin de nos champs de recherche parler de Darwin en lien avec la culture montre que certains blocages ont cédé dans le grand public. Il faut néanmoins que ceux qui étudient ces mécanismes soient présents pour répondre à cet intérêt pour nos recherches afin qu’elles ne soient pas récupérées par certaines personnes qui continuent à mélanger les idées d’évolution et de progrès.
Références
Boas, Franz. 1896. « The Limitations of the Comparative Method of Anthropology ». Science 4 (103): 901‑8. https://doi.org/10.1126/science.4.103.901.
d’Huy, Julien. 2013. « Le Motif Du Dragon Serait Paléolithique: Mythologie et Archéologie. »Préhistoire du Sud-Ouest 21 (2): 195‑215.
Danchin, Etienne G. J., Anne Charmantier, Frances Champagne, Alex Mesoudi, Benoit Pujol, et Simon Blanchet. 2011. « Beyond DNA: Integrating Inclusive Inheritance into an Extended Theory of Evolution ». Nature Reviews Genetics 12 (7): 475‑86. https://doi.org/10.1038/NRG3028.
Dean, Lewis G., Gill L. Vale, Kevin N. Laland, Emma Flynn, et Rachel L. Kendal. 2014. « Human Cumulative Culture: A Comparative Perspective ». Biological Reviews 89 (2): 284‑301. https://doi.org/10.1111/brv.12053.
Lahire, Bernard. 2023. Les Structures Fondamentales Des Sociétés Humaines. Collection Sciences Sociales Du Vivant. La Découverte.
Laland, Kevin N., et William Hoppitt. 2003. « Do Animals Have Culture? »Evolutionary Anthropology: Issues, News, and Reviews 12 (3): 150‑59. https://doi.org/10.1002/evan.10111.
Le Bomin, Sylvie, Guillaume Lecointre, et Evelyne Heyer. 2016. « The Evolution of Musical Diversity: The Key Role of Vertical Transmission ». PLOS ONE 11 (3): e0151570. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0151570.
Nazari, Vazrick, Antonella Pasqualone, Andrea Pieroni, Valentina Todisco, Sofia Belardinelli, et Telmo Pievani. 2024. « Evolution of the Italian Pasta Ripiena: The First Steps Toward a Scientific Classification ». Discover Food 4 (1): 57. https://doi.org/10.1007/s44187-024-00136-1.
Patrie, James. 1982. « The Genetic Relationship of the Ainu Language ». Oceanic Linguistics Special Publications, nᵒ 17: i‑174. https://www.jstor.org/stable/20006692.
Robbeets, Martine, et Remco Bouckaert. 2018. « Bayesian Phylolinguistics Reveals the Internal Structure of the Transeurasian Family ». Journal of Language Evolution 3 (2): 145‑62. https://doi.org/10.1093/jole/lzy007.
Strauch, Salomé, Guillaume Lecointre, Pierre Darlu, et Sylvie Le Bomin. 2025. « African Harps as Units of Cultural Evolution: A Cladistic Analysis on Their Morphology ». Evolutionary Human Sciences, juillet, 1‑31. https://doi.org/10.1017/ehs.2025.10009.
Tehrani, Jamshid J. 2013. « The Phylogeny of Little Red Riding Hood ». PLOS ONE 8 (11): e78871. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0078871.
Tëmkin, Ilya. 2004. « The Evolution of the Baltic Psaltery: A Case for Phyloorganology ». The Galpin Society Journal 57: 219‑17.
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